El Hadji Moustapha Cissé (1933–2017), fils de Pire Goureye et petit-fils du fondateur de la famille religieuse Cissé, fut l'architecte incontestable du développement de la coopération arabo-sénégalaise pendant trois décennies. Enseignant au lycée Blaise Diagne puis ambassadeur dans six capitales arabes, commissaire général au pèlerinage à La Mecque et conseiller spécial des présidents Senghor et Diouf, il incarna une figure rare dans l'histoire du Sénégal : un homme d'État trilingue (arabe, français, anglais) qui naviguait avec aisance entre l'héritage soufi de Pire, les cours des monarchies du Golfe et les couloirs du pouvoir à Dakar. À sa mort le 24 juin 2017, le président Macky Sall présenta ses condoléances à la nation en même temps que celles pour l'ancien Premier ministre Habib Thiam, soulignant le rang que cet homme occupait dans la conscience nationale.
De l'école coranique de Pire au lycée Blaise Diagne
Moustapha Cissé naît en 1933 à Pire Goureye, commune du département de Tivaouane dans la région de Thiès. Son père, Serigne Ahmadou Cissé, est le deuxième khalife de Pire ; sa mère, Sokhna Mariama Diaw, appartient elle aussi à une famille respectée. Le nouveau-né reçoit son nom des mains d'El-Hadji Mansour Sy Malick, troisième fils d'El-Hadji Malick Sy, qui en fait l'homonyme de Serigne Moustapha Sy Diamil, l'aîné des fils de Serigne Babacar Sy. Ce baptême tisse dès le berceau un lien charnel entre la famille Cissé de Pire et la maison mère de la Tijaniyya à Tivaouane.
L'enfant apprend d'abord le Coran et les rudiments des sciences islamiques sous la direction de son oncle El-Hadji Malick Cissé. Son père prend ensuite une décision audacieuse : l'inscrire à l'école française de Pire, malgré l'opposition catégorique du patriarche Tafsir Abdou Birane Cissé qui répétait que « ses fils et descendants ne vont pas à l'école française ». Pour convaincre le vieux savant, Serigne Ahmadou invoque les paroles mêmes d'El-Hadji Malick Sy : « Ahmadou, il est mieux de savoir une chose que de l'ignorer. Les Français sont là. Nous ne savons pas quand ils partiront. Et celui qui comprend la langue d'un peuple échappe à ses complots. » Le jeune Moustapha reçoit ainsi une double formation — coranique et française — qui fera de lui l'un des premiers arabisants sénégalais à intégrer le service diplomatique de l'État.
Après ses études, il est affecté au lycée Blaise Diagne de Dakar, fondé en 1958 comme collège d'orientation puis rebaptisé en 1961-1962 du nom du premier député africain à l'Assemblée nationale française. Il y enseigne pendant huit années, probablement du début des années 1960 à la fin de cette décennie, dans un établissement situé entre les quartiers populaires de Grand-Dakar, Fass et Colobane, qui forme alors une partie de l'élite sénégalaise.
Vingt ans d'ambassades dans le monde arabe
En 1970, Moustapha Cissé quitte l'enseignement pour embrasser la diplomatie. Il est nommé ambassadeur du Sénégal en Arabie Saoudite (1970–1972), devenant l'un des premiers arabisants à entrer dans le corps diplomatique sénégalais et le « premier ambassadeur du Sénégal dans les pays du Golfe ». Sa carrière se déploie ensuite dans une succession de postes stratégiques :
| Période | Poste |
|---|---|
| 1970–1972 | Ambassadeur en Arabie Saoudite |
| 1972–1974 | Ambassadeur en Égypte |
| 1974–1976 | Ambassadeur au Koweït |
| 1976–1980 | Ambassadeur en Égypte (second mandat) |
| 1980–1985 | Ambassadeur en Arabie Saoudite (second mandat) |
| 1985–1990 | Ambassadeur en Tunisie |
Il est décrit comme le « deuxième ambassadeur issu de la formation arabo-islamique dans l'histoire du Sénégal », soulignant le caractère pionnier de son parcours dans un corps diplomatique alors dominé par les diplômés des grandes écoles françaises.
Son action s'inscrit dans une période charnière des relations sénégalo-arabes. Sous Senghor, président catholique d'un pays à 95 % musulman, le Sénégal avait déjà posé les fondements d'une diplomatie islamique remarquable : membre fondateur de l'Organisation de la Coopération Islamique (OCI) dès le sommet de Rabat en 1969, accueil de la conférence ministérielle afro-arabe à Dakar en 1976, et même élection d'Amadou Karim Gueye comme troisième Secrétaire général de l'OCI (1975–1979). Moustapha Cissé fut un rouage essentiel de cette architecture diplomatique.
Un épisode dramatique illustre la densité de son engagement. Le 9 mars 1981, lors d'un vol entre deux capitales du Moyen-Orient en guerre, l'avion transportant Moustapha Niasse, Yasser Arafat, Baba Lamine Niasse et Moustapha Cissé est intercepté par des avions de chasse. C'est Arafat et Cissé qui montent au cockpit pour communiquer avec les pilotes et obtenir le désengagement des chasseurs — un moment que Niasse qualifiera de « frôlement de la mort ».
Le commissaire du Hajj et la gestion du pèlerinage sénégalais
Parallèlement à ses fonctions d'ambassadeur, Moustapha Cissé assume la charge de commissaire général au pèlerinage à La Mecque de 1972 à 1984. Cette fonction lui confie la responsabilité logistique et diplomatique du Hajj pour les pèlerins sénégalais — une mission d'envergure dans un pays où le pèlerinage revêt une importance spirituelle et sociale considérable.
La gestion du Hajj sénégalais a toujours été un défi complexe : gestion des quotas alloués par l'Arabie Saoudite (environ 10 500 pèlerins pour le Sénégal), organisation du transport aérien, hébergement à La Mecque et Médine, encadrement sanitaire. Le fait que Cissé ait exercé cette fonction en simultané avec ses postes d'ambassadeur lui donnait un avantage considérable : il pouvait négocier directement avec les autorités saoudiennes depuis ses postes diplomatiques.
Conseiller des présidents à l'intersection du politique et du religieux
Le rôle de Moustapha Cissé comme conseiller spécial chargé des affaires arabes et islamiques s'est exercé auprès de deux présidents : Léopold Sédar Senghor puis Abdou Diouf.
Sous Senghor (1960–1980), la fonction s'inscrivait dans une stratégie de « double registre » : le président catholique cultivait simultanément ses liens avec la France et le monde arabe, utilisant l'identité musulmane du Sénégal comme « marque diplomatique ». Cissé, arabisant de formation religieuse, incarnait parfaitement ce pont.
Sous Abdou Diouf (1981–2000), premier président musulman du Sénégal et lui-même issu de la Tijaniyya, le rôle prit une dimension renforcée. Diouf porta l'engagement islamique du Sénégal à son apogée en accueillant le Sixième Sommet islamique à Dakar en décembre 1991 — premier sommet de l'OCI en Afrique subsaharienne.
Cissé joua également un rôle remarquable lors de missions diplomatiques sensibles. Dans un entretien, il raconte une audience avec Mouammar Kadhafi en compagnie d'Abdou Diouf, au cours de laquelle le dirigeant libyen fit remarquer que le Sénégal, dirigé par un héritier d'un président catholique, avait une population à 95 % musulmane et pauvre. Cissé demanda à Diouf de le laisser répondre et recadra fermement Kadhafi.
L'enracinement dans Pire et l'héritage de Tafsir Abdou Birane Cissé
La stature de Moustapha Cissé ne peut se comprendre sans la profondeur historique de Pire Goureye. Ce village du Cayor, aujourd'hui commune de 32 467 habitants regroupant 72 villages, est considéré comme le premier foyer religieux du Sénégal. C'est là que Khaly Amar Fall (1555–1638) fonda vers 1603 la première université islamique de Sénégambie et édifia en 1611 la Grande Mosquée, l'une des plus anciennes d'Afrique de l'Ouest.
Le grand-père de Moustapha Cissé, Tafsir Abdou Birane Cissé (1862–1961), natif de Wanar dans le Saloum, s'installa à Pire en 1902 comme disciple aîné (moukhadam) d'El-Hadji Malick Sy, fondateur de la branche tivaouanaise de la Tijaniyya. C'est Malick Sy lui-même qui l'autorisa à célébrer le Gamou (Mawlid) à Pire, faisant de cette cité un nœud officiel du réseau tidiane.
La succession des khalifes de Pire dessine une lignée continue :
- Tafsir Abdou Birane Cissé — fondateur (1902–1961)
- Serigne Ahmadou Cissé — fils du fondateur (1961–1980)
- El Hadji Birane Cissé, puis Mouhamadou Lamine Cissé, puis Maguette Cissé — fils du fondateur
- El Hadji Moustapha Cissé — petit-fils, 4e khalife (1998–2017)
- Serigne Mansour Cissé — petit-fils (2017–2023)
- Serigne Pape Abdou Cissé — khalife actuel (depuis 2023)
Moustapha Cissé fut le premier petit-fils à accéder au khalifat. Sous sa direction, Pire connut une transformation profonde : routes goudronnées, extension du réseau d'eau, électrification, éclairage public, service d'ambulance. Il fonda la Fraternité Musulmane de Pire (FMP) et créa l'Université sous-régionale Umul Khuraa, affiliée à la Faculté de Théologie de Tripoli (Libye), accueillant des étudiants du Sénégal, de Guinée et du Mali.
Les liens profonds avec la maison de Tivaouane
La relation entre la famille Cissé de Pire et la famille Sy de Tivaouane n'est pas simplement institutionnelle — elle est intime et existentielle. Moustapha Cissé entretenait une amitié personnelle profonde avec Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Maktoum, petit-fils d'El-Hadji Malick Sy et futur sixième khalife général des Tidianes. Les deux hommes avaient été condisciples à l'école coranique de Tivaouane.
Un article de SeneNews le situait parmi les pionniers d'une génération qui changea le regard de la société sur l'intellectuel arabisant : « C'est grâce à lui et aux autres de sa génération telle que Serigne Moustapha Cissé de Pire ou Sidy Lamine Niasse que le regard porté sur l'intellectuel arabisant a complètement changé. »
Lorsqu'Al Maktoum mourut en mars 2017, Moustapha Cissé fut frappé d'une paralysie soudaine — comme si le lien spirituel qui les unissait se manifestait jusque dans le corps. Il ne lui survivra que trois mois, s'éteignant le 24 juin 2017 à son domicile de Sacré-Cœur à Dakar. Il fut inhumé le jour même à la zawiya de Tafsir Abdou Birane Cissé à Pire.
Un héritage qui dépasse l'homme
L'héritage de Moustapha Cissé se déploie sur trois registres. Sur le plan diplomatique, il a structuré les relations bilatérales du Sénégal avec les principales puissances arabes pendant la période critique des années 1970-1990. Sur le plan religieux, il a revitalisé Pire Goureye en y fondant une université islamique internationale, en modernisant les infrastructures et en développant le Gamou de Pire en événement international. Sur le plan symbolique, il a démontré que la double formation arabo-islamique et française n'était pas une contradiction mais un avantage stratégique.
Un livre posthume, « Du Daara à la diplomatie » (Des éditions Maguilen, en collaboration avec la Fondation Orange), fut publié après sa mort. Lors de la cérémonie de dédicace le 14 mai 2018, Moustapha Niasse, alors président de l'Assemblée nationale, proposa la création d'une « Fondation Serigne Moustapha Cissé » pour perpétuer sa mémoire.
Moustapha Cissé de Pire reste une figure singulière de l'histoire sénégalaise contemporaine — ni seulement marabout, ni seulement diplomate, mais les deux simultanément. Sa trajectoire, du daara de Pire aux palais de Riyad et du Caire, illustre la capacité du Sénégal à transformer son identité musulmane en capital diplomatique. La 123e édition du Gamou de Pire, célébrée en décembre 2025 sous la direction de son neveu Serigne Pape Abdou Cissé, atteste que l'institution qu'il a consolidée lui survit avec vitalité.
Réalisations majeures
- Ambassadeur du Sénégal dans six capitales arabes (Riyad, Le Caire, Koweït, Tunis, Abu Dhabi) de 1970 à 1990
- Premier ambassadeur du Sénégal dans les pays du Golfe
- Commissaire général au pèlerinage à La Mecque (1972–1984)
- Conseiller spécial des présidents Senghor et Diouf pour les affaires arabes et islamiques
- Fondateur de la Fraternité Musulmane de Pire (FMP)
- Création de l'Université sous-régionale Umul Khuraa à Pire
- Modernisation de Pire : routes goudronnées, électrification, réseau d'eau, éclairage public
- 4e Khalife de Pire (1998–2017), premier petit-fils à accéder au khalifat
- Réhabilitation de la Grande Mosquée historique et du mausolée de Khaly Amar Fall
- Auteur du livre posthume « Du Daara à la diplomatie »
Citations
« Ahmadou, il est mieux de savoir une chose que de l'ignorer. Les Français sont là. Nous ne savons pas quand ils partiront. Et celui qui comprend la langue d'un peuple échappe à ses complots. — Paroles d'El-Hadji Malick Sy transmises par son père »
« C'est grâce à lui et aux autres de sa génération que le regard porté sur l'intellectuel arabisant a complètement changé. »