Il y a des figures qui traversent les siècles non par le trône ou l'épée, mais par la lumière du savoir. Khaly Amar Fall, surnommé par les historiens « le premier recteur de l'Université sénégalaise », est présenté comme l'un des savants les plus importants de son époque. Né dans le Fouta, formé en Mauritanie, il revient sur les terres de ses ancêtres pour y bâtir ce qui deviendra le premier foyer intellectuel islamique du Sénégal : la cité de Pire Goureye.
Origines : Entre la royauté du Cayor et la piété du Fouta
Tafsir Khaly Amar Fall est un descendant de la dynastie des « Fall », anciens rois du Cayor qu'on appelait « Damels du Cayor ». Cette dynastie commandait toute l'étendue de ce qui s'appelait le Cayor. L'ancêtre du fondateur de Pire, Madesset Fall, avait émigré au Nord dans le Fouta.
Son père, Pathé Kouly Fall, est originaire de la dynastie des « Fall » ayant régné sur le Cayor, tandis que sa mère, Djégui Bâ, est, elle, du Fouta. Cette double origine — royale et peule — le place dès sa naissance à la croisée de deux mondes : le pouvoir politique des Damels et la vocation spirituelle des lettrés du Fouta, alors la région la plus islamisée de la zone.
Le souverain du « Kajoor » le consacra premier Serigne du royaume et le nomma cadi (khaly, chez les Wolof), c'est-à-dire juge musulman. Par déformation, Amath donna Amar chez les Wolof. Et Cadi Amath Djégui Fall devint Khaly Amar Fall. Son vrai prénom était donc Amath Djégui Fall — « Khaly Amar » étant un titre wolof arabisé signifiant juge et lettré, qui finit par devenir son identité historique.
Khaly Amar Fall fit ses études au Fouta avant d'aller parachever sa formation religieuse en Mauritanie. De là, il revint au Fouta où il épousa Ady Loum et Asta Kane.
L'installation à Pire : Un pacte avec le Damel
Le retour de Khaly Amar Fall sur les terres de ses ancêtres est le fruit d'une démarche réfléchie, empreinte d'une conviction profonde : renoncer au trône pour embrasser la transmission du savoir.
Il retourna au Cayor au début du seizième siècle, au temps du cinquième Damel, Makhourédia Kouly, pour lui faire savoir qu'il n'était pas intéressé par le trône mais plutôt par la transmission, la diffusion du savoir notamment islamique. Le Damel lui octroya un vaste périmètre dans la cité de Saniakhor où se trouvait une imposante et luxuriante forêt de rôniers. Seules deux familles y avaient élu domicile : la famille Wade, qui vivait d'élevage et d'agriculture, et la famille Mboup, qui vivait du commerce.
Khaly Amar Fall installa un abri, là où se trouve l'actuel marché, pour y interpréter le Coran. Ses conférences attiraient beaucoup de monde et la plupart disait « je vais au Pirima » (interprétation en wolof), d'où le nom de Pire. Le nom même de la ville est donc une trace vivante de la pratique pédagogique de son fondateur.
Une autre étymologie complémentaire est proposée par l'islamologue Dr Thierno Kâ, qui note que le nom dériverait de « Pirri alkhourâne », expression arabe signifiant « interprétation du Coran » — confirmant que la ville fut nommée d'après l'activité intellectuelle de son fondateur.
La fondation de l'Université islamique (1603)
Après de solides humanités au Fouta et en Mauritanie, Khaly Amar Fall fonde, au début du 17e siècle, le centre islamique de Pire, la première institution d'enseignement supérieur en Sénégambie, qui fut l'une des premières universités d'Afrique noire — l'université de Sankoré à Tombouctou fut plus ancienne, mais Pire en est la plus illustre équivalente dans l'espace sénégambien.
Organisation pédagogique
L'université de Pire était remarquablement structurée pour son époque, avec un système de deux cycles :
- Premier cycle : apprentissage du Coran, de la lecture et de l'écriture en arabe
- Second cycle : sciences islamiques approfondies — fiqh (droit), tafsir (exégèse coranique), hadith (traditions prophétiques), nahw (grammaire arabe), balagha (rhétorique), mantiq (logique) et kalam (théologie spéculative)
Les étudiants les plus jeunes recevaient nourriture, vêtements et logement, en échange d'un travail dans les champs. Les étudiants confirmés ne travaillaient que deux jours par semaine, consacrant le reste de leur temps à l'étude.
L'expérience de Pire en matière d'études islamiques est « inédite dans l'histoire de l'intelligentsia en Afrique de l'Ouest » selon le professeur Ibrahima Wane de l'UCAD.
La Grande Mosquée de 1611 et le rayonnement régional
En 1611, Khaly Amar Fall édifia sa mosquée — l'une des plus anciennes de l'Afrique de l'Ouest. Elle se tient encore aujourd'hui au même emplacement qu'en 1611, après avoir été réhabilitée en 1986.
Les illustres alumni de l'Université de Pire
Parmi les personnalités les plus illustres ayant étudié à Pire :
| Personnalité | Rôle historique |
|---|---|
| Thierno Souleymane Baal | Initiateur de la révolution toorodo du Fouta Toro (1776) |
| Cheikhou Oumar Foutiyou Tall | Grand conquérant jihâdiste du XIXe siècle |
| Mabba Diakhou Bâ | Chef religieux et militaire du Rip |
| Tafsir Makhtar Ndoumbé Diop | Fondateur du village de Coki |
| Mame Marame Mbacké | Ancêtre des Mourides |
| Amary Ndack Seck | Fondateur de la cité religieuse de Thiénaba |
| Almamy Abdou Khadre Kane | Successeur de Souleymane Baal au Fouta |
Il faut souligner que Thierno Souleymane Baal et Cheikhou Oumar Foutiyou Tall sont deux figures majeures de l'histoire africaine formées à l'école de Pire — ce qui mesure l'influence continentale de l'institution fondée par Khaly Amar Fall.
La tragédie coloniale : L'incendie de l'Université
L'un des épisodes les plus douloureux de l'histoire de Pire est la destruction de son université par les autorités coloniales françaises. Les Français regardaient de plus en plus l'islam comme un élément susceptible de faire obstacle à leur désir de conquérir le Cayor.
Ils sollicitèrent d'abord le soutien du Serigne de Pire de l'époque, Boubacar Penda Yéri Fall, pour combattre Lat-Dior. Celui-ci refusa pour s'allier au Damel du Cayor. Mécontentes, les autorités coloniales décidèrent de fermer l'Université de Pire et d'en brûler la mosquée et la bibliothèque. Les sources indiquent l'année 1865 pour la destruction.
Le sauvetage des manuscrits
Avant la mise à feu, Boubacar Penda Yéri Fall réussit à cacher dans un trou les livres de Khaly Amar Fall, matérialisant l'endroit par un piquet de bois — le morceau de l'arbre sous lequel Khaly Amar Fall aimait s'adosser lors de ses prêches. Une dizaine de tablettes coraniques en bois sont cependant toujours conservées à la mosquée de Pire — témoins silencieux d'un patrimoine en grande partie perdu.
L'héritage vivant : La Fondation et les descendants
Sa mort en 1638 n'a pas déteinté sur le prestige de Pire. Sa descendance a continué à porter haut le flambeau de l'Islam dans la sous-région.
La Fondation Serigne Pire Khaly Amar Fall
L'œuvre de Khaly Amar Fall est perpétuée par ses descendants à travers la Fondation qui porte son nom, dirigée notamment par Mawdo Fall, petit-fils du fondateur. Parmi ses réalisations :
- L'Institut coranique Khaly Amar Fall à Pire, accueillant des centaines d'enfants en internat
- Un Institut réservé aux filles, construit à Thiès
- La gestion du mausolée et de la Grande Mosquée, tous deux classés monuments historiques
- La perpétuation du Gamou annuel de Pire, organisé depuis plus de 116 ans en lien avec la famille Cissé de Tivaouane
Honneurs et mémoire nationale
- L'auditorium de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar porte son nom
- La première école primaire de Pire, fondée en 1912, porte le nom « École Serigne Pire Khaly Amar Fall »
- Son mausolée et la Grande Mosquée de Pire figurent sur la liste officielle des sites et monuments historiques classés du Sénégal
- Un livre, Khaly Amar Fall, fondateur de l'Université de Pire, a été écrit par El Hadji Demba Lamine Diouf
El Hadj Ibrahima Fall, petit-fils de Khaly Amar Fall, a longtemps été chef de village, marabout de Pire et conservateur de l'Université. La ligne du « Serigne Pire » — titre honorifique désignant le chef religieux et spirituel de la famille Fall à Pire — se perpétue de génération en génération.
Conclusion
Serigne Pire Khaly Amar Fall est bien plus qu'un personnage local. C'est une figure fondatrice de la civilisation islamique ouest-africaine. À l'extrême ouest du Sahel, à Pire au Sénégal, il créa en 1603 une université qui rejoignit dans la mémoire collective du continent Sankoré de Tombouctou et les grandes madrasas de Djenné comme phares du savoir islamique africain.
Du Cayor au Fouta en passant par le Ndiambour, le Saloum et le Baol, la préoccupation de sa génération était toujours la même : apprendre et aller divulguer le savoir utile, caractérisé par les valeurs de la culture arabo-islamique. Pire en fut le premier foyer sénégalais, et Khaly Amar Fall son architecte patient et visionnaire — un homme qui avait renoncé à la couronne pour allumer une lumière qui brûle encore, quatre siècles plus tard.
Chronologie récapitulative
| Année | Événement |
|---|---|
| 1555 | Naissance de Khaly Amar Fall au Fouta |
| ~1580–1595 | Formation au Fouta et en Mauritanie |
| ~1600 | Retour au Cayor, pacte avec le Damel Makhourédia Kouly |
| 1603 | Fondation du centre islamique de Pire |
| 1611 | Construction de la Grande Mosquée de Pire |
| 1638 | Décès de Khaly Amar Fall à Pire |
| 1865 | Incendie de l'université et de la bibliothèque par les colons |
| 1912 | Ouverture de la première école primaire portant son nom |
| 1986 | Réhabilitation de la Grande Mosquée |
| Actuel | Mausolée et mosquée classés monuments historiques nationaux |
Sources et références
- Seneweb (Cheikh CAMARA) — « Pire Goureye : Une bourgade longtemps habitée par des bergers peuls », septembre 2025
- Le Quotidien — « Pire Goureye : Une bourgade longtemps habitée par des bergers peuls », septembre 2024
- AllAfrica / Le Soleil — « Serigne Khaly Amar Fall : la lumière qui irradia sur Pire », juin 2004
- AllAfrica / Le Soleil — « Fondation Serigne Pire Khaly Amar Fall », juillet 2013
- 7infos — « Khaly Amar Fall, portrait d'un descendant de la dynastie des Fall », décembre 2016
- SenePlus — « L'université de Pire, temple en voie de disparition », décembre 2018
- Sud Quotidien — « Un livre sur Khaly Amar Fall pour "réarmer" la jeunesse », mars 2023
- El Hadji Demba Lamine Diouf — Khaly Amar Fall, fondateur de l'Université de Pire
- Thierno Ka — École de Pir Saniokhor : histoire, enseignement et culture arabo-islamiques au Sénégal
Réalisations majeures
- Fondation de la première université islamique de Sénégambie à Pire Goureye (1603)
- Construction de la Grande Mosquée de Pire (1611), l'une des plus anciennes d'Afrique de l'Ouest
- Premier cadi (juge musulman) du royaume du Cayor
- Formation de figures majeures : Thierno Souleymane Baal, Cheikhou Oumar Foutiyou Tall, Mabba Diakhou Bâ
- Mise en place d'un système pédagogique structuré en deux cycles (coranique et sciences islamiques)
- Création d'un modèle éducatif combinant études et travaux agricoles pour les étudiants
- Établissement de Pire comme premier foyer religieux et intellectuel du Sénégal
- L'auditorium de l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar porte son nom
- Mausolée et Grande Mosquée classés monuments historiques nationaux du Sénégal
Citations
« Je vais au Pirima — Expression des contemporains de Khaly Amar Fall désignant ses séances d'interprétation du Coran, à l'origine du nom de la ville de Pire »
« Apprendre et aller divulguer le savoir utile, caractérisé par les valeurs de la culture arabo-islamique — La vocation qui animait Khaly Amar Fall et sa génération »