Histoire de Pire Goureye

Premier foyer islamique du Sénégal — Cité du savoir, de la foi et de la résistance

Pire Goureye

Il existe au nord-ouest du Sénégal, dans l'ancien royaume du Cayor, une cité dont l'histoire embrasse plus de quatre siècles d'islam, de savoir et de résistance. Pire Goureye est bien plus qu'un village : c'est un monument vivant, première université islamique de la Sénégambie, berceau de révolutionnaires et de saints, théâtre de la résistance anticoloniale, et aujourd'hui encore l'un des grands foyers spirituels du Sénégal.

Géographie et identité

Pire Goureye est une commune du département de Tivaouane, dans la région de Thiès, au nord-ouest du Sénégal. Elle fait administrativement partie de l'arrondissement de Pambal. Ses localités voisines incluent Méouane (à 8 km au nord), Pal, Mboufta et Ngaye Ngaye.

La commune constitue une entité d'une remarquable envergure territoriale : 197 km² de superficie, 72 villages regroupés en une seule communauté rurale, et 32 467 habitants au dernier recensement disponible.

Le paysage : La forêt de rôniers de « Saniakhor »

Avant son islamisation, la zone était connue sous le nom de Saniakhor — une bourgade habitée par des bergers peuls qui venaient y faire paître leurs troupeaux, entourée d'une forêt composée essentiellement de rôniers (Borassus aethiopum). Ces rôniers, toujours présents aujourd'hui, sont devenus une source de revenus pour les populations. Ils sont le témoin végétal de l'identité pré-islamique du lieu, avant que Khaly Amar Fall ne le transforme en cité du savoir.

Le royaume du Cayor (1566–1886)

Pour comprendre l'émergence de Pire comme cité islamique, il faut replacer son histoire dans le contexte du royaume du Cayor (Kajoor en wolof), l'un des royaumes les plus puissants de l'espace sénégambien précolonial.

Le Cayor était un ancien royaume wolof (1566–1886) situé entre les fleuves Sénégal et Saloum. Il avait pris son indépendance vis-à-vis de l'Empire du Djolof en 1549, sous l'impulsion de la famille Fall. Ses souverains portaient le titre de Damel — terme signifiant « cassure » en wolof, référence à la rupture avec le Djolof. Le Cayor était gouverné par une aristocratie guerrière, les tiédos, et sa province du Ndiambour était la seule où les musulmans étaient majoritaires.

C'est précisément au cœur de cette zone favorable à l'islam que se situe Pire. La ville devient, à partir du début du XVIIe siècle, une exception lumineuse dans un royaume politiquement dominé par des traditions préislamiques.

Pire et Lat Dior

Pire entretient un lien symboliquement fort avec Lat Dior Ngoné Latyr Diop (1842–1886), le dernier grand Damel du Cayor et figure emblématique de la résistance anticoloniale sénégalaise. Pendant vingt-cinq ans, Lat Dior combattit la pénétration française dans le Cayor, infligeant au colonisateur des pertes considérables — notamment à la bataille de Ngol-Ngol où cent trois soldats français sur cent quarante restèrent sur le terrain. C'est dans ce contexte de tension entre islam et colonisation que Pire, foyer de formation des résistants, deviendra une cible des autorités françaises.

La fondation islamique : Khaly Amar Fall (1603)

Khaly Amar Fall (1555–1638), dont le vrai nom était Amath Djégui Fall, est le fondateur de Pire. Descendant de la dynastie des Fall — anciens rois du Cayor —, il aurait pu prétendre au trône. Il choisit à la place de consacrer sa vie à la diffusion du savoir islamique.

Après une formation approfondie au Fouta puis en Mauritanie, il se présente au cinquième Damel du Cayor, Makhourédia Kouly, non pour revendiquer le pouvoir, mais pour demander une terre où enseigner. Le Damel l'autorise à s'installer à Saniakhor. C'est ainsi que la cité de Pire naît d'un pacte entre le politique et le spirituel.

L'étymologie du nom « Pire »

Deux explications complémentaires sont documentées :

  • « Pirima » (wolof) : ses conférences attiraient des foules, et les gens disaient « je vais au Pirima » (la séance d'interprétation), d'où le nom Pire.
  • « Pirri alkhourâne » (arabe) : l'islamologue Dr Thierno Kâ propose une étymologie arabe signifiant « interprétation du Coran ».

Dans les deux cas, le nom de la ville est une mémoire linguistique de l'acte fondateur : la transmission du savoir coranique.

L'Université islamique (1603)

En 1603, Khaly Amar Fall fonde le centre islamique de Pire, la première institution d'enseignement supérieur en Sénégambie et l'une des premières universités d'Afrique noire. L'islamologue Dr Thierno Kâ affirme que « l'enseignement religieux s'était développé au Sénégal, mais on ne connaît pas d'école plus évoluée dans ce domaine que celle de Pire ».

L'organisation pédagogique était structurée en deux cycles :

  • Cycle inférieur : apprentissage du Coran, lecture et écriture de l'arabe
  • Cycle supérieur : sciences islamiques approfondies — fiqh (droit), tafsir (exégèse), hadith, nahw (grammaire), balagha (rhétorique), mantiq (logique), kalam (théologie)

Les étudiants les plus jeunes recevaient nourriture, vêtements et logement en échange d'un travail dans les champs. Les étudiants confirmés ne travaillaient que deux jours par semaine, consacrant le reste à l'étude.

La Grande Mosquée de Pire (1611)

L'une des plus anciennes mosquées d'Afrique de l'Ouest, classée monument historique national.

Grande Mosquée de Pire - Vue 1
Grande Mosquée de Pire - Vue 2
Grande Mosquée de Pire - Vue 3
Grande Mosquée de Pire - Vue 4
Grande Mosquée de Pire - Vue 5

Construite en 1611 par Khaly Amar Fall, brûlée par les colons en 1865 avec la bibliothèque, puis réhabilitée en 1986 par Djily Mbaye sur son emplacement originel, la Grande Mosquée de Pire figure sur la liste des sites et monuments historiques classés du Sénégal. Elle représente, avec plus de quatre siècles de continuité, un témoignage exceptionnel de la permanence de l'islam en Sénégambie.

Les grands alumni de l'Université de Pire

Personnalité Rôle historique
Thierno Souleymane BaalInitiateur de la révolution toorodo du Fouta Toro (1776)
Cheikhou Omar Foutiyou TallGrand conquérant jihâdiste du XIXe siècle
Mabba Diakhou BâChef religieux et militaire du Rip
Tafsir Makhtar Ndoumbé DiopFondateur de l'école islamique de Coki
Mame Marame MbackéAncêtre des Mourides
Amary Ndack SeckFondateur de la cité religieuse de Thiénaba
Almamy Abdou Khadre KaneSuccesseur de Souleymane Baal au Fouta

La résistance et la destruction coloniale

À mesure que la pénétration coloniale française s'intensifie dans le Cayor au XIXe siècle, Pire devient un centre de formation des résistants. L'université était perçue par les colons comme un foyer d'opposition potentiel.

Les autorités coloniales cherchèrent d'abord à s'allier au Serigne de Pire de l'époque, Boubacar Penda Yéri Fall, pour combattre Lat Dior. Celui-ci refusa catégoriquement, choisissant de s'allier au résistant plutôt qu'à l'envahisseur.

L'incendie de l'Université (1865)

En 1865, la bibliothèque universitaire islamique et la mosquée de Pire sont incendiées sur ordre colonial. Avant la mise à feu, Boubacar Penda Yéri Fall réussit à sauvegarder une partie des manuscrits en les enfouissant sous terre. Des fouilles archéologiques conduites par Rawane Mbaye révèlent que la terre n'a pu conserver les ouvrages, mais une dizaine de tablettes coraniques en bois — vieilles de plus de 400 ans — sont toujours conservées à la mosquée.

L'incendie de Pire est parfois comparé à celui de la bibliothèque d'Alexandrie : une perte patrimoniale irréparable pour la mémoire islamique de l'Afrique de l'Ouest.

Le renouveau spirituel : Tafsir Abdou Birane Cissé (1902)

La fin du XIXe siècle et le début du XXe marquent un tournant avec l'arrivée de Tafsir Abdou Birane Cissé (1862–1961), natif de Wanar dans le Saloum. Hafiz du Coran, il est l'héritier d'une longue lignée de spécialistes de l'exégèse coranique.

Le lien sacré avec El Hadji Malick Sy

El Hadji Malick Sy (1855–1922) est l'un des plus grands érudits islamiques de l'histoire du Sénégal et le principal diffuseur de la Tijaniyya dans le pays. Tafsir Abdou Birane Cissé devient l'aîné des disciples de Malick Sy — son moukhadam le plus proche.

En 1902, le maître l'autorise à célébrer le Gamou (Mawlid) à Pire — en même temps que le Gamou de Tivaouane. Les deux Gamou sont donc fondés simultanément, dans une fraternité islamique qui scelle durablement les liens entre les deux cités. Le Gamou de Pire est inauguré par la présence physique de Malick Sy lui-même.

Tafsir Abdou Birane Cissé est rappelé à Dieu en 1961, à l'âge de 99 ans, après avoir traversé toute la période coloniale et les premières années de l'indépendance du Sénégal.

La succession des khalifes de Pire

Khalife Période Notes
Tafsir Abdou Birane Cissé1902–1961Fondateur du Gamou, moukhadam d'El Hadji Malick Sy
El Hadji Amadou Cissé1961–1980Fils du fondateur
El Hadji Moustapha Cissé~1998–2017Petit-fils, ancien ambassadeur
Serigne Mansour Cissé2017–2023Petit-fils du fondateur
Serigne Pape Abdou Cissé2023–présentKhalife actuel

Le Gamou de Pire : 123 ans de continuité spirituelle

Le Gamou annuel de Pire est aujourd'hui l'une des grandes manifestations religieuses du Sénégal. Initié en 1902 de concert entre El Hadji Malick Sy et Tafsir Abdou Birane Cissé, il commémore chaque année la naissance du Prophète Mohammed. En décembre 2025 s'est tenue la 123e édition.

La manifestation est organisée sous la direction du khalife de la famille Cissé, avec la participation de délégations gouvernementales, de représentants des grandes familles religieuses sénégalaises et de fidèles venus du Sénégal, de Gambie, de Guinée et du Mali.

Lors du Gamou de décembre 2025, Serigne Pape Abdou Cissé, khalife actuel, a axé son message sur la cohésion sociale et l'unité nationale : « Sans cohésion, il ne peut y avoir de progrès ».

Le patrimoine bâti et culturel

Le Mausolée de Khaly Amar Fall

Le mausolée de Khaly Amar Fall, où repose le fondateur depuis 1638, est classé monument historique national. Il est le lieu de nombreux pèlerinages et constitue le cœur symbolique de l'identité de Pire.

Les tablettes coraniques de 400 ans

Une dizaine de tablettes en bois sur lesquelles Khaly Amar Fall enseignait les sciences islamiques sont toujours conservées à la mosquée de Pire. Vieilles d'au moins 400 ans, elles constituent l'une des rares traces matérielles directes de l'université islamique originelle.

L'Université islamique moderne : Oumoul Khoura

Sous le khalifat de Serigne Moustapha Cissé (1998–2017), Pire s'est dotée de l'Université Oumoul Khoura, affiliée à la Faculté de Théologie de Tripoli (Libye), accueillant des étudiants du Sénégal, de Guinée et du Mali. Cette institution perpétue la vocation universitaire de Pire inaugurée en 1603.

Pire aujourd'hui : Entre mémoire et avenir

Pire se distingue de la plupart des cités religieuses sénégalaises par une double identité remarquable :

  • Ville du Savoir — héritière de l'université fondée en 1603, avant même toutes les institutions coloniales et bien avant l'université de Dakar (1957)
  • Ville de la Foi confrérique — foyer tidiane depuis 1902, nœud officiel de la Tijaniyya dans le réseau de Tivaouane

Cette dualité en fait un lieu unique dans le paysage islamique sénégalais, à la croisée de la tradition intellectuelle pré-coloniale et de l'islam confrérique contemporain.

Chronologie générale

Avant 1603

Saniakhor : bourgade de bergers peuls dans la forêt de rôniers

1603

Khaly Amar Fall fonde le centre islamique — 1re université islamique du Sénégal

1611

Construction de la Grande Mosquée de Pire

1638

Décès de Khaly Amar Fall ; inhumé à Pire

XVIIe–XIXe s.

Rayonnement de l'université : formation de Souleymane Baal, Cheikhou Omar Tall, Mabba Diakhou Bâ...

1865

Incendie de la bibliothèque et de la mosquée par les autorités coloniales

1886

Fin du royaume du Cayor ; mort de Lat Dior à Dékhelé

1902

Tafsir Abdou Birane Cissé s'installe à Pire ; 1er Gamou avec la bénédiction d'El Hadji Malick Sy

1912

Ouverture de la première école primaire de Pire

1961

Décès de Tafsir Abdou Birane Cissé à 99 ans

1986

Réhabilitation de la Grande Mosquée par Djily Mbaye

~1998

El Hadji Moustapha Cissé accède au khalifat

2017

Décès de Serigne Moustapha Cissé ; Serigne Mansour Cissé lui succède

2023

Serigne Pape Abdou Cissé devient khalife actuel

Déc. 2025

123e édition du Gamou annuel de Pire

Sources et références

Seneweb (Cheikh CAMARA) — « Pire Goureye : Une bourgade longtemps habitée par des bergers peuls », 2025

Le Quotidien — « Pire Goureye : Une bourgade longtemps habitée par des bergers peuls », 2024

AllAfrica / Le Soleil — « Serigne Khaly Amar Fall : la lumière qui irradia sur Pire », 2004

AllAfrica / Le Soleil — « Fondation Serigne Pire Khaly Amar Fall », 2013

SenePlus — « L'université de Pire, temple en voie de disparition », 2018

7infos — « Khaly Amar Fall, portrait d'un descendant de la dynastie des Fall », 2016

Nofi Media — « Pire, une mosquée et une université vieilles de cinq siècles au Sénégal », 2017

El Hadji Demba Lamine DioufKhaly Amar Fall, fondateur de l'Université de Pire

Thierno KaÉcole de Pir Saniokhor : histoire, enseignement et culture arabo-islamiques au Sénégal